La feuille blanche

 

Bien que de qualité très ordinaire, une jeune feuille blanche était imbue d'une candeur qu'elle croyait immortelle. Elle était intimement persuadée que d'être noircie, ça n'arrivait qu'aux autres. Celles dont le papier résistait mal aux outrages du temps. Dans son univers à deux dimensions, elle ne voyait pas d'autres raisons à ce fâcheux phénomène. 

 

Comment aurait-elle pu imaginer qu'il en existait une troisième ? De dimension. Et que, dans ce monde abracadabrantesque, grouillaient des créatures qui ne nourrissaient qu'un seul dessein : noircir du papier blanc. La seule vue d'une feuille immaculée leur créait des angoisses. Ils avaient même un mot pour désigner ce mal : la leucosélophobie

 

Dépourvue des cinq sens dont jouissaient les habitants de cet univers à trois dimensions, notre feuille blanche en possédait néanmoins un sixième. Qui pour elle était en fait le premier car elle n'en avait pas d'autre, mais lui permettait de capter et d'analyser les ondes, positives ou négatives.

 

Ce sont celles-là qu'elle perçut à l'aurore de ce beau jour du mois d'avril. Comme la grive musicienne, comme le narcisse des bois, comme le torrent nourri par la fonte des neiges, elle ressentait avec une rare intensité les effluves bienfaisantes du printemps.

 

Mais au même instant, dans le monde à trois dimensions, un agité du crayon-bille, conditionné par ces mêmes effluves, ressentit ce qu'il attendait désespérément depuis des lustres : l'inspiration.

 

 

Moins d'une minute plus tard, la feuille blanche perdit sa virginité.