Colombay-les-deux-bananes

Tableau de Vladimir Kush
Tableau de Vladimir Kush

 

Depuis le Haut Moyen-Age, où quelques masures s’étaient regroupées dans ce trou de verdure où chante une rivière, on s’emmerdait ferme à Colombay.

 

Gaétan Tourneboeuf n’était pas spécialement connu pour avoir l’âme vagabonde. Ce dix huit mars, en fin d’après midi il était d’autant plus insensible au crépuscule en technicolor qui auréolait les collines, qu’au volant de son cabriolet jaune, il lui tournait le dos. Quelques heures plus tôt, à l’issue d’un repas d’affaire bien mené, il avait emporté un juteux contrat pour sa fabrique de bouteillons connectés. C’est le cœur en fête et l’auto-radio poussé au maximum qu’il rejoignait le domicile familial.

 

Il eut juste le temps de freiner pour éviter l’espèce de palissade qui lui barrait la route. Pestant contre l’incurie des services de l’Equipement, il descendit de son véhicule pour identifier l’obstacle. Ce qu’il vit échappait à l’entendement. La palissade n’était qu’une gigantesque peau de banane disposée sur tranche. De la dimension d’un immeuble, mollement adossée au promontoire qui surplombait la route, la musacée se marrait avec sa copine de la gêne qu’elle apportait à l’automobiliste. 

 

L’espace d’un instant, l’entrepreneur attribua cette apparition surréaliste aux vertus hallucinatoires du cocktail exotique auquel il n’avait su résister au terme de sa fructueuse négociation. Mais force lui fut de constater que les bananes étaient bien réelles. Pour se mettre à l’aise elles avaient d’ailleurs « enlevé le haut ». Leurs pelures respectives pendaient négligemment comme le font celles de leurs consœurs de taille normale lorsqu’elles sont croquées à la bonne franquette. Elles avaient d’ailleurs dû subir en partie cette opération car leur partie antérieure était tronçonnée au ras des sourcils. Gaétan en  déduisit qu’elles étaient écervelées et reprenant place dans son véhicule, il fit prestement demi-tour. 

 

 

Vingt minutes plus tard, il rendait compte de cet épisode abracadabrantesque au brigadier de service de la gendarmerie du chef-lieu de canton. Le premier geste du fonctionnaire incrédule fut de prier Gaétan de bien vouloir souffler dans l’alcootest. Le fin négociateur en perdit son urbanité légendaire et de fil en aiguille se retrouva en cellule de dégrisement.

 

L’affaire aurait pu en rester là si Edouard Charbonnier s’était contenté de consacrer sa retraite à jouer à la pétanque et à visionner des vidéos pornographiques. Heureusement pour Gaétan, cet ancien employé des chemins de fer s’était entiché pour les drones. Par un heureux hasard, l’un de ses appareils avait filmé la scène. En citoyen modèle il en fit immédiatement part aux autorités. Mais le spectacle était à ce point délirant que le fonctionnaire de service crut à un canular et le retraité se fit poliment éconduire. 

 

Il lança donc un appel sur les résoçociots pour qu’un maximum de drones patrouillât, non seulement dans le ciel de Colombay, mais aussi dans ceux des communes environnantes. A la tombée de la nuit, les dronistes réunis par Edouard avait réuni dix-sept documents où l’on voyait le couple de bananes se baguenauder par monts et par vaux.

 

Devant la multiplicité de témoignages concordants, la DGSE prit enfin l’affaire au sérieux et, le lendemain, un hélicoptère fut sur zone dès potron-minet. A peu près à la même heure, Gaétan Tourneboeuf retrouva sa liberté. L’adjudant-chef venait en effet de faire le lien entre sa déposition de la veille et l’opération en cours. 

 

En fin de matinée, l’hélico rentra bredouille. Pendant ses recherches, les analystes les plus pointus avaient examiné photos et vidéos sans discerner la moindre faille. Le témoignage de Gaétan ne faisait que confirmer ce qu’on pouvait voir sur les images. L’existence des bananes géantes ne faisant plus aucun doute, la question était maintenant de savoir qui elles étaient, d’où elles venaient et quelles étaient leurs intentions. Elles seules pouvaient y répondre. La protection civile, l’armée de l’air, l’aviation légère de l’armée de terre et toutes les gendarmeries de France et de Navarre furent mobilisées. 

 

Simultanément, les chaînes d’information organisèrent de multiples débats. Un jet privé fut mis à la disposition d’Édouard et de Gaétan pour qu’ils rejoignissent au plus tôt la Capitale. La prestance et la faconde du fabriquant de bouteillons crevèrent l’écran et « l’homme qui avait approché les bananes » devint le chouchou des médias.

 

Les experts les plus experts s’accordaient sur la très probable origine extra-terrestre des bananes géantes. Aux esprits forts qui observaient que dans ce cas on aurait dû repérer leur vaisseau spatial sur les radars qui protégeaient le territoire, les plus férus rétorquaient qu’elles pouvaient fort bien évoluer dans l’espace de manière autonome comme les émules du Commandant Cousteau dans les profondeurs du Grand Bleu. L’hypothèse était séduisante mais ne résolvait pas le problème des radars.

 

On examina donc celle selon laquelle les gigantesques bananes étaient tout simplement des voyageurs venus du futur. Une catastrophe comparable à celle qui avait provoqué l’extinction des dinosaures aurait rayé toute espèce animale de la surface terrestre. N’auraient survécu que les fruits et légumes. Les bananes auraient bénéficié d’une évolution de très haut de gamme qui leur aurait permis d’atteindre un degré de civilisation sans précédent dans l’Histoire de l’Univers, en même temps qu’une taille colossale.

 

Mais chacun sait la futilité du public, toujours avide de nouveauté. Faute de nouvelle manifestation, les voyageuses du temps furent assez vite considérées comme médiatiquement obsolètes.

 

Seuls les habitants de ce « trou de verdure où chante une rivière » s’en souviennent encore. Et d’autant plus que leur maire à fait voter à l’unanimité une motion selon laquelle l’humble Colombay s’appellerait désormais Colombay-les-deux-bananes.

 le Haut Moyen-Age, où quelques masures s’étaient regroupées dans ce trou de verdure où chante une rivière, on s’emmerdait ferme à Colombay.

 

Gaétan Tourneboeuf n’était pas spécialement connu pour avoir l’âme vagabonde. Ce dix huit mars, en fin d’après midi il était d’autant plus insensible au crépuscule en technicolor qui auréolait les collines, qu’au volant de son cabriolet jaune, il lui tournait le dos. Quelques heures plus tôt, à l’issue d’un repas d’affaire bien mené, il avait emporté un juteux contrat pour sa fabrique de bouteillons connectés. C’est le cœur en fête et l’auto-radio poussé au maximum qu’il rejoignait le domicile familial.

 

Il eut juste le temps de freiner pour éviter l’espèce de palissade qui lui barrait la route. Pestant contre l’incurie des services de l’Equipement, il descendit de son véhicule pour identifier l’obstacle. Ce qu’il vit échappait à l’entendement. La palissade n’était qu’une gigantesque peau de banane disposée sur tranche. De la dimension d’un immeuble, mollement adossée au promontoire qui surplombait la route, la musacée se marrait avec sa copine de la gêne qu’elle apportait à l’automobiliste. 

 

L’espace d’un instant, l’entrepreneur attribua cette apparition surréaliste aux vertus hallucinatoires du cocktail exotique auquel il n’avait su résister au terme de sa fructueuse négociation. Mais force lui fut de constater que les bananes étaient bien réelles. Pour se mettre à l’aise elles avaient d’ailleurs « enlevé le haut ». Leurs pelures respectives pendaient négligemment comme le font celles de leurs consœurs de taille normale lorsqu’elles sont croquées à la bonne franquette. Elles avaient d’ailleurs dû subir en partie cette opération car leur partie antérieure était tronçonnée au ras des sourcils. Gaétan en  déduisit qu’elles étaient écervelées et reprenant place dans son véhicule, il fit prestement demi-tour. 

 

 

Vingt minutes plus tard, il rendait compte de cet épisode abracadabrantesque au brigadier de service de la gendarmerie du chef-lieu de canton. Le premier geste du fonctionnaire incrédule fut de prier Gaétan de bien vouloir souffler dans l’alcootest. Le fin négociateur en perdit son urbanité légendaire et de fil en aiguille se retrouva en cellule de dégrisement.

 

L’affaire aurait pu en rester là si Edouard Charbonnier s’était contenté de consacrer sa retraite à jouer à la pétanque et à visionner des vidéos pornographiques. Heureusement pour Gaétan, cet ancien employé des chemins de fer s’était entiché pour les drones. Par un heureux hasard, l’un de ses appareils avait filmé la scène. En citoyen modèle il en fit immédiatement part aux autorités. Mais le spectacle était à ce point délirant que le fonctionnaire de service crut à un canular et le retraité se fit poliment éconduire. 

 

Il lança donc un appel sur les résoçociots pour qu’un maximum de drones patrouillât, non seulement dans le ciel de Colombay, mais aussi dans ceux des communes environnantes. A la tombée de la nuit, les dronistes réunis par Edouard avait réuni dix-sept documents où l’on voyait le couple de bananes se baguenauder par monts et par vaux.

 

Devant la multiplicité de témoignages concordants, la DGSE prit enfin l’affaire au sérieux et, le lendemain, un hélicoptère fut sur zone dès potron-minet. A peu près à la même heure, Gaétan Tourneboeuf retrouva sa liberté. L’adjudant-chef venait en effet de faire le lien entre sa déposition de la veille et l’opération en cours. 

 

En fin de matinée, l’hélico rentra bredouille. Pendant ses recherches, les analystes les plus pointus avaient examiné photos et vidéos sans discerner la moindre faille. Le témoignage de Gaétan ne faisait que confirmer ce qu’on pouvait voir sur les images. L’existence des bananes géantes ne faisant plus aucun doute, la question était maintenant de savoir qui elles étaient, d’où elles venaient et quelles étaient leurs intentions. Elles seules pouvaient y répondre. La protection civile, l’armée de l’air, l’aviation légère de l’armée de terre et toutes les gendarmeries de France et de Navarre furent mobilisées. 

 

Simultanément, les chaînes d’information organisèrent de multiples débats. Un jet privé fut mis à la disposition d’Édouard et de Gaétan pour qu’ils rejoignissent au plus tôt la Capitale. La prestance et la faconde du fabriquant de bouteillons crevèrent l’écran et « l’homme qui avait approché les bananes » devint le chouchou des médias.

 

Les experts les plus experts s’accordaient sur la très probable origine extra-terrestre des bananes géantes. Aux esprits forts qui observaient que dans ce cas on aurait dû repérer leur vaisseau spatial sur les radars qui protégeaient le territoire, les plus férus rétorquaient qu’elles pouvaient fort bien évoluer dans l’espace de manière autonome comme les émules du Commandant Cousteau dans les profondeurs du Grand Bleu. L’hypothèse était séduisante mais ne résolvait pas le problème des radars.

 

On examina donc celle selon laquelle les gigantesques bananes étaient tout simplement des voyageurs venus du futur. Une catastrophe comparable à celle qui avait provoqué l’extinction des dinosaures aurait rayé toute espèce animale de la surface terrestre. N’auraient survécu que les fruits et légumes. Les bananes auraient bénéficié d’une évolution de très haut de gamme qui leur aurait permis d’atteindre un degré de civilisation sans précédent dans l’Histoire de l’Univers, en même temps qu’une taille colossale.

 

Mais chacun sait la futilité du public, toujours avide de nouveauté. Faute de nouvelle manifestation, les voyageuses du temps furent assez vite considérées comme médiatiquement obsolètes.

 

 

Seuls les habitants de ce « trou de verdure où chante une rivière » s’en souviennent encore. Et d’autant plus que leur maire à fait voter à l’unanimité une motion selon laquelle l’humble Colombay s’appellerait désormais Colombay-les-deux-bananes.