Boulettes

 

On ne nait pas boulette, on le devient.

 

A l’origine, avec de multiples semblables, je faisais partie d’un tout. Nous y étions agglutinées au point que toute prétention à l’individualité devenait impensable. Nous n’étions que des éléments constitutifs d’une entité supérieure : la baguette. Croustillante, légère, alvéolée, elle cochait toutes les cases de l’excellence. Autant de vertus dont ce savoureux produit boulanger avait toutes raisons de s’enorgueillir, mais qui allaient précipiter sa perte et provoquer ma libération.

 

En effet un être gigantesque la saisit, la rompit et s’empressa d’en croquer un morceau. 

 

Cette rupture me dissocia de mes voisines et je chus délicatement sur la table. Un tantinet époustouflée, je mis quelques minutes à prendre conscience de ma subite autonomie et de ma toute neuve identité : j’étais devenue miette de pain.

 

C’était une condition non dépourvue de charme. Je m’y sentais légère, légère et délicieusement parfumée. Même si je pressentais que cet état de grâce serait éphémère et que je finirais ma brève existence dans l’estomac d’un monstre, je m’efforçais de profiter un max de la situation. Carpe Diem dit-on dans d’autres univers.

 

Mon pressentiment était erroné. Plutôt que de m’engloutir, l’être gigantesque qui avait fini par croquer la moitié de la baguette me saisit du bout de ses énormes doigts et se mit à me triturer. Je ressentis une violente douleur et si j’avais bénéficié de l’usage de la parole, nul doute qu’on m’aurait entendu protester contre cette insupportable atteinte à mon intégrité.

 

Lorsqu’enfin cessa cet insupportable supplice, j’étais méconnaissable. Considérablement réduite en taille, j’étais désormais aussi dense que sphérique. 

 

Après un léger temps de sidération post-traumatique, je m’efforçais d’analyser la situation. Si j’avais radicalement changé d’apparence physique, mon horizon commençait à se dégager. En effet, l’odeur musquée des doigts du monstre couvrait à présent mon frais parfum d’excellence boulangère. Désormais il faudrait vraiment être affammé pour me consommer. Ce qui à l’évidence n’était pas le cas de mon bourreau.

 

D’ailleurs il ne tarda pas pas à se lever et à quitter la pièce. Il fut  remplacé au pied levé par deux êtres un peu moins gigantesques. Le plus vif m’aperçut et approcha une main plus fine que celle du croqueur de baguettes.

 

« Choppe la boulette ! cria-t-il à son compère en me décochant une violente pichenette. »

 

Je partis comme un missile et traversai la table. Une seconde pichenette me réexpédia à mon point de départ où m’attendait une troisième. Pendant de longues minutes, de simple boulette de pain, je devins balle de ping-pong. 

 

Les garnements quittèrent la table à leur tour. Mais auparavant le plus agité me logea dans une petite cuillère et, s’en servant comme une d’une catapulte, me fit voler en direction de son partenaire.

 

L'imprécision de son tir me fit atterrir sur une étagère. Dix mois après ces événements, j’y suis encore. Hors d’atteinte, j'y jouis d’une vue imprenable sur le petit monde où évoluent les êtres gigantesques. Chaque jour je suis témoin du sombre destin des baguettes. Mais aussi de celui des miettes et des quelques boulettes qui traînent sur la table et que l’on ramasse pour les offrir aux moineaux.

 

 

Même s’il m’arrive de m’enquiquiner, je mesure à quel point je suis une privilégiée et remercie du fond de mon petit coeur de boulette, le garnement qui a eu le bon goût de m’utiliser comme projectile.