Le soutien-gorge de Mademoiselle Lulu

En se penchant avec trop de bienveillance sur son berceau, les bonnes fées avaient contrecarré le projet de Lili. Elle se rêvait en effet top-model. Or, à dix-huit ans, elle était devenue une superbe plante sur laquelle tous les hommes se retournaient. Les agences de mannequins ne recrutant que des anorexiques, elle se fit poliment éconduire. 

La « trop belle » se replia donc sur son plan B : le cinéma. Fine mouche, elle comprit très vite que les officines chargées de recruter des figurants recherchaient en priorité des « gueules ». Les canons ne les intéressaient qu’à dose homéopathique. L’offre, en ce domaine, étant très supérieure à la demande, Lili se lassa d’être systématiquement recalée aux castings. 

Pestant contre cette aphroditophobie dont elle était l’innocente victime, elle envigeait de postuler pour un emploi d’hôtesse d’accueil lorsque Nadine, la meilleure de ses meilleures amies, lui signala une annonce apparue tout récemment sur le site de Pôle emploi. 

« C’est un peintre qui cherche un modèle pour incarner Vénus. Je me suis présentée, mais il m’a trouvée trop mince. Gaulée comme tu es, tu as toutes tes chances.
— On pose à poil pendant des plombes devant un vieux cochon, c’est ça ? — Il n’est pas si vieux, la quarantaine tout au plus, et ne m’a pas du tout l’air d’être un cochon. Ou alors, c’est un cochon raffiné qui cache bien son jeu. 

— Tu as son numéro ? » 

L’artiste avait la moustache et les manières de feu Salvador Dali. Il fut instantanément séduit par les formes de la postulante. 

« Vous êtes, Mademoiselle, exactement la personne que je recherche. » 

Il avait aussi le phrasé de l’inventeur des montres molles. Plutôt fluet, ce n’était pas le genre d’homme à mettre Lili en émoi. Mais les émoluments qu’il proposait étaient convenables et la probabilité qu’il lui fasse subir les derniers outrages était égale à zéro. Elle fut embauchée sur le champ. 

A l’invitation de son tout nouvel employeur elle se dévêtit derrière un paravant, puis, la fesse à l'air, se dirigea d’un pas décidé vers une petite estrade. A l’instant d’y grimper, le peintre lui tendit un soutien gorge en dentelle noire. 

« Pouvez-vous s’il vous plait revêtir cet accessoire ? » 

Persuadée d’être tombée sur un maniaque, Lili fit la moue. 

« S’il vous plait, Mademoiselle, offrez-moi donc votre plus beau sourire. Rendez-vous compte, vous allez incarner Aphrodite. La déesse de l’Amour et de la beauté. Ce soutien gorge noir lui apportera une touche de modernité et de manquera pas de souligner la perfection de vos formes. Si tout se passe selon mes voeux, vous éclipserez la Vénus de Botticelli. » 

Lili ne connaissait pas ce Botticelli. Sans doute un rival de son artiste moustachu. Elle afficha son sourire enjôleur et d'un geste charmant fit bouffer ses cheveux. 

« Restez comme ça. vous êtes trop belle ! » 

D’un naturel enjoué (lorsque nul ne s’avisait de la contrarier) elle pouvait à la demande simuler toute la gamme des émotions. De l’allégresse au désespoir. Pour incarner Vénus au soutien-gorge, elle jugea opportun de se composer une physionomie qui soit à la fois canaille et distinguée. Comme celle de Louise Bourgoin, cet autre canon dont un soupirant lui avait dit un jour qu’elle pourrait être le sosie. Avec l’étincelle qu’elle y mettait, ses yeux noirs ne pouvaient qu’embraser la toile. 

Le peintre y travailla quinze jours d’affilée. La pose qu’il attendait de Lili n’avait rien d’acrobatique. Il était seulement prévu qu’elle se tint debout, aussi naturellement qu’il était possible. Il lui était même loisible de s’asseoir de temps en temps. L’important était que son torse restât bien droit. Elle aurait bien aimé suivre l’avancée des travaux, mais l’artiste y était résolument hostile. 

Vint enfin le jour J. 

Lorsqu’elle entra dans l’atelier, un couple très snob écoutait le peintre commenter son oeuvre. Pour l’instant, elle n’en avait vu que le chevalet. 

« Approchez, approchez. Venez vous admirez Mademoiselle Lili. » 

Avant même de se joindre au petit groupe, la pauvrette, horrifiée, découvrit que l’artiste lui avait coupé la tête et les deux bras. Il assumait ainsi la filation de Dali qui avait fait subir le même sort à sa « Vénus spatiale». S’il avait épargné à Lili la montre molle, un escargot de bourgogne escaladait son gracieux abdomen. 

« Le saligaud ! » 

Elle saisit le soutien-gorge en dentelle noire qui traînait sur un tabouret et s’en servit pour frapper le peintre comme une mégère en furie. En reculant sous l’assaut le pauvre trébucha et sa tête heurta violemment le sol. 

« Il s’est assommé ! Vous êtes complètement folle !
— Putain ! Il saigne des oreilles. J’appelle les pompiers ! » 

Le médecin ne put que constater le décès de l’émule de Dali. 

Le flagrant délit étant manifeste, après 48 heures de garde à vue, la volcanique Lili fut jugée en comparution immédiate. Son humilité, l’authenticité de sa compassion pour la victime et la formulation de ses regrets humectèrent les yeux de la quasi totalité des personnes présentes et son avocat n’eut pas grand mérite à ajouter un nouvel acquittement à son palmarès. 

 

Le soir même, dans les vingt minutes qui suivirent l’évocation de son procès aux JT de 20 heures, elle fut contactée par trois scénaristes de polars régionaux et deux producteurs de téléréalité.