Pom pom pom pom

Il y a près de quatre-mille ans, un VIP connu sous le nom de Moshé prit la décision d’écrire un texte relatant la création du monde et les premiers évènements qui s’y produisirent. Mais plutôt que de s’y coller lui-même — parce qu’il était débordé de boulot et peut être aussi parce qu’il était conscient de ses limites — il préféra faire appel à des professionnels reconnus. C’est ainsi que Zalph se vit confier l’élaboration des premiers chapitres de la Genèse. 

Ce scribe expérimenté ne partait pas sans biscuit. Lorsqu’il s’était fait virer de Sumer, où il exerçait son art avant de se réfugier en Egypte, Zalph avait emporté dans sa besace quelques tablettes d’argile recouvertes d’écriture cunéiforme. Il y était justement question de la création du monde par le dieu Enki et sa divine compagne Ninmah. Les scribes sumériens ne manquaient ni d’imagination, ni de sens poétique. Notre ami n’accorda pas une once de crédit à leurs fariboles. Mais tout n’y était pas à jeter. 

Il convenait surtout de dégager Ninmah et d’élaguer le texte sumérien des divinités secondaires. En effet, dans le cahier des charges élaboré par Moshé, il n’était question que d’un seul Créateur. En gommant quelques passages un peu too much et en y apportant sa touche perso, deux jours après avoir saisi son papyrus, Zalph y avait créé l’Univers. 

A la relecture, ce paradis terrestre, où Adam et Eve se la coulaient douce, lui parut un peu trop beau pour être crédible. Le lecteur s'étonnerait que la descendance du premier couple ne bénéficiât pas des mêmes avantages. En effet, il pouvait le constater tous les jours en voyant les ouvriers suer comme des boeufs en érigeant une pyramide, c’était bien loin d’être le cas. Il s’était donc passé un truc. A tous les coups, les gentils membres de ce club med avant la lettre avaient du déplaire à leur Créateur et se faire virer manu militari. 

Il voyait mal ce grand dadais d’Adam jouer spontanément les insoumis. Eve en revanche... 

Zalph était particulièrement bien placé pour connaître les femmes. Il s’était imaginé que ses capacités intellectuelles lui ouvriraient leurs coeurs. Mais ces frivoles créatures ne s’intéressaient qu’aux beaux gosses. Sa tronche de cercopithèque nasique lui ôtait donc la moindre chance de jouer un jour les Roméo. Après avoir enduré son quota de râteaux, le pauvre choisit de consacrer son austère existence à l’étude. Quitte à recourir aux services de la veuve poignet pour neutraliser ses accès de libido. 

Eve ne devait pas valoir plus cher que sa descendance. Restait à imaginer ce en quoi elle aurait pu déplaire au créateur. 

En Egypte le soleil cogne dur. Pour s’en préserver, Zalph avait l’habitude d’écrire à l’ombre bienfaisante d’un pommier. Alors que, le stylet pointé vers le ciel, il cherchait vainement l’inspiration, un fruit se détacha de sa branche. « Voilà une idée qu’elle est bonne » s’enthousiasma le scribe en se massant la pointe du crâne où la pomme venait de choir. Quelques minutes plus tard, son attention fut attirée par un serpent qui ondula sur le chemin avant de disparaître dans un pierrier. 

Zalph tenait son sujet. En gros, tout serait permis au paradis terrestre, sauf de bouffer des pommes. Du coup, Eve en éprouverait une furieuse envie. Un serpent mal intentionné l’encouragerait dans ce sens. La belle persuaderait son compagnon d’en faire de même et le couple se partagerait la plus belle Grany Smith du jardin d’Eden. Le Créateur prendrait très mal la chose. Sans une once de pitié, il virerait le couple à coups de botte dans le train et maudirait sa future descendance. 

Le scribe saisit fébrilement son stylet et trois heures plus tard il mettait un point final au second chapitre de la Genèse. 

Les esprits forts objecteront que s’il déplaisait tant au Créateur que l’on bouffât des pommes, il lui suffisait de s’abstenir de les créer. 

Ce n’est pas faux. Mais comme chacun sait, « les voies du Seigneur sont impénétrables. » 

NDE : Quatre millénaires plus tard, Marcel Gotlib, un auteur de bandes dessinées humoristiques, reprit l’anecdote de la pomme en la faisant choir sur le crâne d’Isaac Newton.