Abigaëlle et les lapins

 

Abigaëlle naquit au petit matin d’Hallowen à Leitir Brecáin. Un pays perdu au fin fond du Connemara. La région ne connaissait pas encore une notoriété qui ne viendrait que trente ans plus tard lorsque Michel Sardou, inspiré par un dépliant touristique, composera sa célèbre chanson. 

 

Les fées qui s’étaient penchées sur le berceau de la pauvrette devaient être sous le coup d’une déception amoureuse ou souffrir d’une gueule de bois carabinée. Huitième fille d’une famille dans la misère, dont le géniteur alcoolique espérait avoir enfin un héritier mâle, Abigaëlle n’avait pas tiré le meilleur numéro. 

 

Rendons tout de même cette justice au père indigne d’avoir attendu la douceur du mois de mai pour abandonner sa mouflette au pied d’un calvaire et d’avoir esquissé un signe de croix pour qu’une âme charitable ait à cœur de la recueillir. 

 

Craignant d’être surpris, il s’y était pris dès potron-minet et avait choisi l’un des coins les plus discrets du Connemara pour commettre son forfait. Il n’avait pas pensé une seconde qu’il pouvait se passer des semaines avant qu’un quidam se risquât dans les parages. Lorsque vint le soir, charitable ou non, nulle âme qui vive n’avait emprunté le chemin. A seulement six mois, la petite Abigaëlle semblait promise à un atroce trépas lorsque, entre chien et loup, une fratrie de lapins de garenne vint s’ébattre à proximité du modeste monument.

 

Ce qui suit tient du miracle. Et pourtant je puis vous le garantir — croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer — il s’agit de la plus stricte vérité. Les mamans lapines se prirent d’affection pour la bambine et se relayèrent pour l’abreuver. 

 

Dotée d’un sens de l’adaptation très au dessus de la moyenne, Abigaëlle s’intégra très vite dans le petit peuple des garennes. En une semaine, elle sut ramper comme un bidasse au parcours du combattant et brouter les primevères et les fraises des bois. Ses nouveaux amis lui avait ménagé un terrier à ses dimensions afin qu’elle puisse s’abriter des averses. Elle consacra son premier été à goinfrer toutes les cranberries du Connemara et quand les jours commencèrent à raccourcir, elle était devenu un magnifique poupon, doré comme du bon pain. 

 

Mais insuffisamment protégée contre les rigueurs à venir. Faute de disposer de la fourrure de ses frères et soeurs à longues oreilles, il fallait impérativement qu’elle se vêtit. 

 

Quelques pies, qui entretenaient les meilleures relations du monde avec les garennes, résolurent élégamment le problème. Dérober quelques habits sur les séchoirs ou sur les plages relevait de leur compétence et Abigaëlle disposa très vite d’une garde robe aussi disparate qu’efficace. Un lustre plus tard, elle était devenue une superbe sauvageonne unanimement appréciée par le petit peuple de la lande. 

 

Unanimement… ou presque. En effet les renards ne pouvaient pas la voir en peinture. Si ces fourbes n’étaient touchés par une répulsion venue du fond des âges, ils en auraient bien fait ripaille quand elle n’était encore qu’un poupon sans défense. Mais la Nature est ainsi faite que sous le ciel Irlandais, les seuls amateurs de chair humaine sont les invertébrés nécrophages. 

 

En revanche les goupils étaient friands de garennes. Ils n’étaient pas les seuls. Les chats n’hésitaient pas à s’offrir un petit extra en occisant au passage l’un ces léporidés. Sans compter les buses, les grands-ducs et autres rapaces, diurnes ou nocturnes, qui faisaient des ravages dans les maternelles de petits lapins. 

 

Abigaëlle ne manquait pas de poursuivre les prédateurs en poussant des cris d’orfraie. Mais la brave ne pouvait être partout à la fois. Nonobstant une activité sexuelle légendaire, la population lapinesque restait donc immuable. 

 

Si les renards, les rapaces et les chats errants étaient une menace permanente, les chiens ne sévissaient qu’à la vilaine saison. Avec cette particularité qu’ils ne pourchassaient pas les lapins pour les manger, mais pour le fun. Plus exactement, pour celui de leurs maîtres. Ces « animaux serviles », comme les qualifiait Alfred De Vigny, traquaient en effet leurs proies dans le seul but de les mettre à portée de fusil de leur vilain beauf de propriétaire. 

 

Là encore, les conils trouvèrent en Abigaëlle une efficace protectrice. Il lui suffisait d’émettre quelques ordres brefs pour que les clebs se retirassent, la queue entre les pattes.

 

Une enfant abandonnée qui survit grâce au dévouement des animaux sauvages et qui les gratifie en retour… ça ne vous rappelle rien ? Comment ne pas faire le parallèle avec Mowgli, le personnage-star du « Livre de la Jungle » ? 

 

Je ne ferai pas l’affront au lecteur de lui résumer le chef d’oeuvre de Rudyard Kipling. S’il n’a pas pris le temps de le lire, il n’a pu échapper aux adaptations qu’en on fait les Studios Walt Disney.

 

L’ouvrage initial ayant été publié en 1894, sachant que dans le dernier chapitre Mowgli a dix-sept ans, on peut raisonnablement penser qu’il est né dans les années 1870 et, compte tenu de sa vie aventureuse, qu’il ait fermé son parapluie avant d’atteindre ces années 1950 qui virent éclore la petite Abigaëlle. Une telle coïncidence de dates et de destins a de quoi ébranler les convictions du libre-penseur le plus obtus. 

 

 

 

Je suis prêt à parier mes oeuvres complètes contre une pinte de Guinness que l’enfant chérie des lapins du Connemara ne soit tout bonnement que la réincarnation du protégé de Baloo et de Bagheera.